[Interview] Gojira

Publié le 4 mai 2021 à 12:00
Mathieu David Par Mathieu David
Rédacteur

“Fortitude, c’est un appel, un encouragement à nous-même et envers les autres dans l’idée de se renforcer, de faire preuve de courage pour faire face au monde, pour faire face aux problématiques de demain.”
Gojira a définitivement marqué la scène métal mondiale et ce, de manière remarquable et admirative en enchaînant les albums, mais aussi les tournées en compagnie de groupes cultes tels que Metallica, Slipknot, Deftones ou encore Korn. Après 25 ans de carrière, le groupe aurait pu rester sur ses acquis ou carrément prendre le melon, mais au lieu de ça, ils nous balancent Fortitude… Un 7ème album surprenant où la formation ne s’impose aucune limite de composition, entre rage et mélodie, le tout accompagné de textes forts mêlant philosophie de vie et implication écologique. La preuve qu’aujourd’hui, encore plus que jamais, la musique est là pour réveiller les consciences et nous rendre un peu moins fermé. Mario Duplantier, le batteur du groupe, revient sur la composition du disque, la crise sanitaire et les messages qu’ils ont voulu véhiculer dans ces 11 nouveaux morceaux.

Fortitude arrive en pleine crise sanitaire… Comment gérez-vous cette situation en tant que groupe ?

On le prend avec beaucoup d’humilité. On sait que c’est une période complètement inédite pour l’humanité toute entière. Donc, on fait ce qu’on peut. C’est vrai que ce n’est pas idéal ; pour défendre un album, il vaut mieux être sur la route. C’est un peu comme si on était une boutique itinérante et c’est vrai que les concerts font aussi partie de la promotion d’un album. Donc là, il y a un gros point d’interrogation par rapport aux tournées, c’est vrai que c’est bizarre. Mais en même temps, on est un peu comme tout le monde, nous-même, dans cette situation confinée. On se dit que les gens ont besoin quand même d’art, de musique, de culture… D’un point de vue business, c’est un peu la cata, c’est les maisons de disques qui le disent, mais nous, en tant qu’artistes, on est quand même très contents de sortir cet album à ce moment-là.

A quel moment avez-vous commencé le processus d’écriture de Fortitude ?

Je crois qu’on a commencé la composition fin 2017, mais on va dire que c’est surtout en 2018 qu’on a écrit cet album. En général, on est dans une espèce de mécanisme, une sorte de routine j’ai envie de dire, même si ça paraît un peu ingrat de dire ça quand on est musicien. Mais c’est vrai qu’en général on sort un album, on tourne pendant un an ou deux très intensivement et puis après, dès qu’on sent que c’est le moment, on se remet à la compo. Comme on est aussi un groupe international, on doit couvrir le monde entier, ce qui fait que nos tournées sont extrêmement longues. On fait les Etats-Unis, après on fait l’Europe, on refait les US en général derrière… Y a deux, trois voir quatre tournées aux US par cycle d’album et après y a l’Asie. Il y a beaucoup à faire et c’est génial d’ailleurs. C’est aussi les conséquences d’un succès international. C’est pour ça que nos cycles d’albums sont aussi longs et qu’on met autant de temps pour sortir un disque. On aimerait bien que ça change, je pense que le format de la musique est en train d’évoluer. On est déjà en train de se parler entre nous et de se dire que, de temps en temps, il faudrait qu’on sorte un single, juste un morceau comme ça au milieu de nulle part. C’est quand même un format qui est plus adapté à la société d’aujourd’hui et puis, on ne peut pas attendre 4 ou 5 ans entre chaque album à chaque fois. Pour Fortitude, on y a vraiment dédié des mois entiers, on a refusé des tournées. Faut savoir qu’on a des demandes assez soutenues et c’est à un moment donné à nous de dire « stop ». En 2018, on a bloqué du temps pour écrire de la musique. Et puis, on est partie sur une énorme tournée avec Slipknot aux Etats-Unis (en automne 2019) et après une grosse tournée en Europe aussi, et c’est en sortant de cette tournée avec Slipknot qu’on a fini de travailler sur « Fortitude » et qu’on l’a enregistré.

Vous étiez dans quel état d’esprit au moment d’attaquer la composition de ce nouvel album ?

On se sentait très bien. « Magma » était un album un petit peu lourd pour nous, puisqu’on a perdu notre mère pendant qu’on écrivait et qu’on enregistrait. Mon frère Joe est dans le groupe (ndlr : Joe Duplantier, chanteur, guitariste et producteur du groupe). Notre mère était malade donc, c’est un album qui a été difficile pour nous à faire, on était complètement éparpillé dans notre tête et c’est vrai que l’album est un peu teinté de ça, que ce soit au niveau des paroles et du reste. Avec “Fortitude”, je dirais qu’il y a eu le calme après la tempête… On était tous assez sereins, très épanouies par les tournées qu’on avait faites et le succès rencontré par le groupe. On était très posés, il n’ y a eu aucune tension, tout était fluide, j’ai fait mes prises batterie assez rapidement. En fait, c’était un moment juste de créativité sans tension. On se connaît bien les uns les autres, on sait comment éviter les mélodrames et compagnie. Donc voilà… on est un groupe mature. Aujourd’hui on est bien dans nos baskets.

Quelles ont été vos inspirations pour ce disque ?

C’est toujours très spontané… Après, à force de faire des interviews, je constate que j’ai souvent envie de dire la même chose. On est quand même un groupe de tournée, on passe une bonne partie de notre vie à donner des concerts, à jouer dans des salles qui sont de plus en plus grandes. Ça dépend des pays, y a des endroits où on joue dans des clubs entre 700 et 1000 places, mais ça arrive aussi qu’on se retrouve à jouer dans des stades de 20 000 personnes ou même 70 000 personnes. C’est vrai qu’à la base, on est un groupe assez extrême et on rencontre un certain succès. Je ne vais pas mentir, mais le fait que l’on gagne en notoriété et que du coup les jauges dans lesquelles on joue sont de plus en plus grandes, ça influence clairement sur la manière dont on écrit la musique. Parce que le son se propage d’une autre manière dans les grosses salles. C’est arrivé souvent qu’on joue des morceaux très extrêmes dans des stades et ça passait pas du tout, ca faisait une bouillie sonore. Je réfléchis souvent sur la façon d’enregistrer mes parties de batterie, je me dis : “ça, j’aimerai bien que ça sonne dans une grande salle”. Je vais espacer un peu mes coups ou faire gaffe au tempo que je vais utiliser, parce que tout simplement la réalité, c’est que 90% de notre métier il est sur la route, quoi. Si tu fais des morceaux impossibles à jouer en live, tu vas souffrir. Et puis après, y a aussi le quotidien… ça peut être tout et n’importe quoi, ça peut être un album du passé qu’on se remet à écouter. J’ai pas quelque chose de précis qui me vient en tête… Vu qu’on a mis un à deux ans à l’écrire, il s’est passé pas mal de choses.

Le titre Fortitude traduit un message fort, assez raccord avec cette période de crise sanitaire… D’où vous est venu ce titre ?

Tout a été écrit avant le Covid. C’est mon frère qui écrit les textes principalement, après, c’est vrai qu’on a passé beaucoup de temps ensemble, car on vivait tous les deux à New-York à ce moment-là. On a écrit l’album en majorité à deux, même si les autres venaient de temps en temps depuis la France. Mais c’est vrai que lui et moi, on a eu beaucoup de conversations. On parlait d’inspiration au quotidien tout à l’heure, et bah tu vois on est père de famille, il y a pas mal de responsabilités, pas mal de problématiques à régler ; même la problématique de soi par rapport au monde dans lequel tu vis, la société. A cette époque, en plus, aux Etats-Unis, il y avait Trump et ça a joué aussi sur le moral. On se disait souvent, ce genre de discussion assez banale quoi, que c’est incroyable comment il faut être fort au quotidien pour faire face à tout ça. Se lever le matin, rien que ça, ça demande du courage. Il faut s’occuper de sa famille, motiver son enfant à aller à l’école, aller travailler… On a besoin de force au quotidien. “Fortitude”, c’est un appel, un encouragement à nous-même et aux autres dans l’idée de se renforcer, de faire preuve de courage pour faire face au monde, pour faire face aux problématiques de demain. C’est l’idée globale autour ce cet album, cette idée de force. Et c’est aussi un appel à la prise de parole. Si tu veux changer le monde de demain, il faut à un moment donné prendre la parole et s’activer. Faire partie de la solution en étant actif, parce que si tu ne fais pas partie de la solution, tu fais partie du problème. Et même en termes d’écologie, si tu veux vraiment avoir un impact sur le monde de demain, il faut un engagement individuel et ne pas attendre que les choses bougent au niveau gouvernemental. Il faut agir au quotidien sur des petites choses, ça peut être d’arrêter le plastique ou manger moins de viande pour avoir moins de conséquence sur ce qui se passe avec l’Amazonie. Tout est un petit peu lié, c’est aussi un encouragement et une prise de décisions pour agir pour un meilleur monde.

Avant l’annonce de la sortie de Fortitude, vous avez dévoilé en 2020 le titre Another World, un morceau qui faisait écho au premier confinement qui a frappé la France…

C’était un peu une décision d’urgence vu que le Covid avait frappé et que tout notre plan de sortie d’album avait été modifié. On aurait dû sortir ce disque en juin 2020. Comme on ne savait pas comment la situation allait évoluer, avec la maison de disque, on a décidé de se mettre en stand-by, d’attendre que le monde rouvre, décaler la sortie et attendre que les tournées soient de nouveau possibles. Il s’avère que ça a été une catastrophe totale, il n’ y a pas eu de réouverture en septembre (2020). Du coup, le label a dit “ce serait bien quand même de sortir un morceau”. On a pensé que “Another World” était le titre le plus compatible avec la situation du moment. Et notamment, parce que ce morceau parle d’un certain ras-le-bol de tout ce qui se passe. C’est tellement l’apocalypse sur Terre qu’on préfère partir à la recherche d’un nouveau monde, le fait de vouloir fuir ce qui se passe sur cette planète. Au moment de cette pandémie, il y avait pas mal de tension, des tensions politiques notamment aux Etats-Unis et au Brésil, il se passait tellement de choses, ça a mis tout le monde KO. Il y avait aussi une petite part d’ironie avec la vidéo qu’on a sorti. On a estimé que vu la situation, c’était ce morceau qu’il fallait sortir.

Est-ce qu’il y a un morceau en particulier dans ce nouvel album que tu préfères ?

Je trouve que les titres s’équilibrent les uns avec les autres. Je n’ai pas envie d’en prendre un en particulier, parce que chacun à sa propre valeur et met en avant l’album. C’est un disque qui est très divers. Un non-métalleux si ça se trouve, va aimer certaines chansons et un métalleux qui aime les choses extrêmes, va se retrouver dans d’autres. Ce sont les deux facettes de notre personnalité, clairement. Toute notre énergie est centrée sur ce projet qui est Gojira, on n’a pas de « side-projects ». Mais on est quand même des gros mélomanes et on aime la musique. On sait jouer du rock, j’ai fait du funk et du jazz quand j’ai commencé la batterie, et en tant que mélomane, au jour d’aujourd’hui, on a envie que Gojira corresponde un petit peu plus à notre identité. Donc, il y a du métal et de l’extrême, mais il y a aussi un aspect plus rock, plus mélodique. Cet album, il est presque schizophrène, j‘ai envie de dire. On retrouve notamment au milieu de ces titres un pavé qui s’appelle “The Chant”, ce morceau est extrêmement mélodique, on dirait presque du Beatles. Mais on n’a pas le choix, on doit exprimer cette part de nous-même, sinon on rentrerait dans une routine, une fermeture d’esprit. Gojira, c’est aussi ça, cette diversité.

On sent dans les paroles de ces nouveaux morceaux, une dimension clairement plus politique et engagée…

Tout ce qu’on fait est déjà politique. Dans la façon dont Joe écrit les textes, c’est vrai qu’il y a beaucoup de poésie, de métaphores, beaucoup d’images… c’est très introspectif aussi. Il écrit des textes assez intimes. Après y a quelques textes qui sont beaucoup plus cash, assez colériques… Il y a notamment le titre “Toxic Garbage Isle” qui parle d’un vortex de pollution. Mais la plupart sont très émotionnelles, spirituelles et psychologiques. Je pense qu’en 2021, on voit qu’il y a de plus en plus d’actions qui se mettent en place et avec cet album, on a eu envie d’agir un petit peu plus. Par exemple, on va sortir un single dans quelques jours, on est en train de travailler sur une action autour de la sortie de ce morceau qui s’appelle “Amazonia”. On a trouvé des personnes clefs qui vont nous aider à organiser une vente aux enchères, vendre des guitares, des caisses claires… De mon côté, je vais vendre ma caisse claire Tama avec laquelle j’ai enregistré l’album « Magma ». Le but, c’est vraiment d’amasser un maximum d’argents qu’on va reverser à des ONG qui se bougent vraiment pour les tribus amazoniennes. On aimerait un peu plus rentrer dans le concret, et un peu moins dans les mots. Un peu moins de paroles et un peu plus d’actions, je pense que 2021, ça va être ça pour nous.

Après tant d’années de batterie, est-ce que tu continues à apprendre et à découvrir cet instrument ?

Je me sens un peu au balbutiement de l’instrument, ça n’est jamais acquis. Le truc de dire “c’est le meilleur batteur “, ça veut tout et rien dire. Je pense que l’énergie que j’ai derrière la batterie et ce que j’incarne sur scène, c’est ça qui parle aux gens. Mais après, si je parle de batterie pur et dure, j’ai encore énormément de choses à apprendre… et c’est ce que je fais en fait, je continue de manière assez autodidacte. J’ai pris des cours de batterie pendant 10 ans quand j’étais plus jeune qui ont été assez structurants, mais aujourd’hui, je continue à fouiner sur internet, et je m’intéresse vachement aux batteurs de gospel en ce moment, notamment les gospel chops drumming. C’est une certaine technique de batterie qui m’était complètement inconnue et j’ai l’impression que j’ai tout à apprendre, ça va m’ouvrir un nouvel univers. Je suis toujours en quête, et en recherche de nouvelles techniques.

Qu’est-ce qui te manque le plus depuis l’arrivée de ce virus ?

Ce qui me manque, c’est le rapport aux autres, la convivialité, de prendre quelqu’un dans les bras. C’est aussi les concerts. Je pense que fondamentalement, même si c’est dramatique ce qui se passe en ce moment et sur plein de niveaux, c’est une catastrophe pour beaucoup de gens, mais d’un point de vue un peu plus global et spirituel, je pense qu’on a beaucoup à apprendre de cette crise. J’espère qu’on va gagner en humilité, même dans notre rapport au quotidien, apprécier ce qu’on a un peu plus. Pendant les concerts, je vais peut-être arrêter de me plaindre sur certaines choses. Je me dirais : “Attends, c’est cool… Finalement, je peux faire des tournées.” C’est vrai qu’on râle tout le temps, tous les jours et c’est quand on perd quelque chose qu’on se rend compte que c’était important. J’espère qu’à la sortie de cette crise, on va tous gagner en sagesse.

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