Le streaming, remède aux maux de l’industrie musicale ?

Publié le 30 décembre 2016 à 15:18
Angèle Chatelier Par Angèle Chatelier
Journaliste

Selon une enquête du Monde, les abonnés aux plates-formes d’écoute en ligne sont passés de 8 à 68 millions en cinq ans. Le streaming payant contrerait le téléchargement illégal et forcerait l’industrie musicale à repenser son fonctionnement. Mais à quel prix ?

Le monde a pris le pli : en cinq ans, les plates-formes de streaming cumulent désormais 68 millions d’abonnés payants – contre 8 millions en 2011 apprend-t-on dans une enquête réalisée par Le Monde. Un beau pied de nez au téléchargement illégal. En janvier 2015, le secrétaire général d’Hadopi, Eric Walter, affirmait au Parisien que « télécharger de la musique est devenu ringard quand vous pouvez disposer d’un catalogue légal quasi infini pour 10 euros par mois. » Des chiffres qui interviennent à l’heure où le dispositif Hadopi est en train de mourir.

Streaming VS téléchargement illégal

Plus de 14 millions de Français auraient consulté, au moins une fois par mois, un site de piratage en 2013 – films et séries compris, selon une enquête Médiamétrie. Ils n’étaient plus que 10 millions en 2015, rapporte Le Figaro.

Le dispositif Hadopi, censé lutter contre le téléchargement illégal et lié à la Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet, est amené à disparaître. Critiqué de toutes parts – trop coûteux, pour trop peu de résultats -, François Hollande avait même inscrit la promesse de sa suppression dans ses « 60 engagements de campagne » en 2012 : « Je remplacerai la loi Hadopi par une grande loi signant l’acte 2 de l’exception culturelle française, qui conciliera la défense des droits des créateurs et un accès aux œuvres par Internet facilité et sécurisé. » Adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale en avril 2016, la loi visant à le faire disparaître devrait prendre acte en 2022.

Une suppression liée au streaming ? En tout cas, le nombre d’abonnés payants sur Spotify, Deezer ou même Apple Music ne cesse d’augmenter.

Des chiffres qui parlent

Spotify est toujours le leader sur le marché. L’entreprise suédoise cumule 40 millions d’utilisateurs dans le monde. Tous sont prêts à payer 9,99 euros par mois pour écouter de la musique en illimité, sans publicité. Même topo chez le français Deezer – devenu russo-américain en septembre 2016, troisième du classement avec 7 millions d’abonnés. La plate-forme de streaming de la marque à la pomme, Apple Music, s’était lancée, elle, dans un marché en pleine croissance, milieu 2015. Depuis, 20 millions d’abonnés payants ont été séduits.

Pour Paul Smernicki (ancienne tête du département numérique d’Universal Record, parti monter son propre label) interviewé par le Guardian, c’est significatif : « Je pense que le streaming a permis une prise de conscience sur le rôle de la musique et la place qu’elle peut prendre dans une vie » (traduit par Numerama). Ajoutant : « Vous n’avez plus besoin d’être un grand passionné de musique pour que le streaming vous paraisse un bon investissement. »

Un bon coup aussi pour les acteurs de l’industrie musicale.

Drake, Jul et Booba, grands vainqueurs

Chez les entreprises musicales, on s’adapte. Et ça peut être lucratif. Warner Music avoue  que depuis le mois de mai, ses recettes mondiales dues au streaming dépassent celles de la vente de CD. Selon l’Adami, rappelle Le Monde, les labels et producteurs gardent 90% des 7 centimes versés, par écoute, par les entreprises d’écoute en ligne. Ce à quoi certains producteurs dénoncent et affirment qu’il n’y a pas de profits « pour neuf productions sur dix. » Une des grandes gagnantes, en tout cas, de ce modèle : la musique urbaine.

Le hip-hop garnit tellement bien les caisses, qu’Apple Music y a investi la plupart de son budget. Le streaming attire la jeunesse.. comme le rap et le hip-hop. Pour preuve : le rappeur canadien Drake est l’artiste le plus écouté sur Spotify depuis deux ans. En 2016, il a cumulé 4,7 milliards d’écoutes. Son dernier album, Views, est aussi le premier à avoir atteint le milliard d’écoutes sur Apple Music. En France, les rappeurs Nekfeu, Jul et Booba sont dans le top 5 de l’année.

Eux s’en sortent, mais pour les artistes émergents, ce n’est pas la même veine.

Un modèle économique très inégalitaire

Faire renaître l’industrie musicale, oui, mais à quel prix ? Avant sa mort, Prince dénonçait le modèle économique de Spotify ou Deezer. L’artiste a d’ailleurs toujours refusé que sa discographie apparaisse sur l’une d’entre elle : « Fondamentalement, le streaming a permis aux labels de doubler leurs revenus en réduisant ce qui revenait aux artistes » a-t-il déclaré dans un tweet. Même son de cloche en 2015, lorsque la chanteuse Taylor Swift a publié une lettre ouverte concernant les 3 mois d’essais gratuits lors du lancement d’Apple Music. Une lettre pour « le jeune auteur-compositeur qui vient juste de sortir son premier titre et qui pensait que les droits d’auteurs engrangés lui permettraient de le sortir de la dette. » Selon l’Adami, un artiste touche entre 0,002 et 0,004 centimes par écoute payante, 0,001 par écoute gratuite. Le calcul est vite fait.

Les plates-formes sont conscientes de ce problème. Chez Deezer, on regrette le matraquage : « Nous sommes les victimes collatérales » de ce débat, a déclaré la firme au Monde. Elle rappelle que dès que les sommes sont versées aux labels et producteurs, l’entreprise n’a plus la main dessus. En juillet 2016, Apple a déclaré vouloir simplifier ce modèle économique. La firme propose que tous les artistes soient payés 9,1 centimes pour 100 lectures. Reste à savoir quand.

Angèle Chatelier