Pourquoi certaines chansons se ressemblent ?

Publié le 4 octobre 2016 à 17:32
Angèle Chatelier Par Angèle Chatelier
Journaliste

Une étude réalisée par des chercheurs australiens et américains vise à montrer pourquoi les chansons commerciales produisent sensiblement le même son, et se ressemblent toutes. L’historienne et musicologue Solveig Serre et Luc Robène, professeur à l’Université de Bordeaux, en disent un peu plus. 

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Qui se ressemble s’assemble. Parfois, nos oreilles en font les frais. Si à l’écoute d’un album ou d’une radio, vous ressentez un petit effet de déjà-entendu, la science vient de vous prouver que vous avez raison. Oui, les chansons commerciales (à savoir celles visant de larges audiences) se ressemblent. Des chercheurs australiens et américains ont épluché l’anatomie musicale de 500 000 albums de quinze genres musicaux et 374 sous-genres différents pour tenter d’expliquer cette homogénéisation du paysage musical. Preuve en est : plus un style devient « populaire », plus le son qui l’accompagne se standardise, s’uniformise.

Solveig Serre est historienne et musicologue. Cette chercheuse au Centre national de la recherche scientifique a notamment travaillé sur l’histoire de la scène punk depuis 1976. Avec l’aide de Luc Robène, professeur à l’Université de Bordeaux, elle a tenté de répondre, elle aussi, à cette question.

L’auto tune, fléau de l’originalité ? 

Si vous ne savez pas chanter, l’auto tune est là pour vous aider. Il constitue aussi un élément d’explication de cette uniformisation des tubes pop. « Aujourd’hui, son usage est tout autre » selon les chercheurs ; il est devenu un instrument à part entière qui devient le « marqueur » d’un son. Correcteur de tonalité, l’auto tune recale votre voix pour l’intégrer à la bonne gamme de notes. il permet de « faire chanter juste », quitte à donner un timbre très robotique, voire métallique au morceau final. Créé en 1996, il est expérimenté dès 1998 par Cher avec son titre Believe. L’inventeur de cette nouvelle manière de chanter, Andy Hildebrand, n’est ni musicien, ni ingénieur du son, mais ingénieur dans l’industrie pétrolière.

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Une création dont l’histoire est pour le moins atypique : en mettant au point une méthode basée sur « l’autocorrélation », l’ingénieur parvient à envoyer des ondes acoustiques dans les sous-sols pour voir si une exploitation pétrolifère y est possible (source)« Mec, tu peux me faire chanter bien ? » C’est la question qu’a dû lui poser l’un de ses amis quelques mois plus tard, lui donnant l’idée de modifier sa technologie et de l’adapter à la voix plutôt qu’à l’interprétation topographique : naitra alors l’auto tune. Son usage en est rendu d’autant plus populaire dans les années 2000 notamment grâce au rappeur T-Pain. Son créateur s’en étonne lui-même dans Dolphin Music : « Je n’aurais jamais imaginé qu’une personne saine d’esprit puisse faire ça. » Aujourd’hui, c’est Maître Gims qui peut le remercier.

Les règles d’usage en musique

Si les morceaux se ressemblent parfois, c’est aussi à cause de leur structure : « un type qui fait du post rock m’avait raconté une fois que pour faire une chanson ‘qui marche’, le refrain doit intervenir une minute après le début du morceau » raconte Solveig Serre. Luc Robène ajoute que certaines radios ont elles aussi – en partie – imposé ce format : un morceau ne doit pas dépasser deux ou trois minutes. « C’était déjà vrai à l’époque des Beatles, et plus largement pour la pop » ajoute l’universitaire.

Même si peu de contraintes s’imposent aux artistes concernant la durée de leurs morceaux en radio, il arrive cependant qu’on leur demande de revoir leur production. Tout un jargon.

La compression, la compre-quoi ? 

« Moi j’écoute les titres en wav, le mp3 c’est inaudible. » Charabia ? Peut-être. L’étude en question parle, elle, de compression dynamique du son, cause parmi d’autres de la standardisation de nos titres. La compression permet d’uniformiser le son et de faire ressortir des sonorités précises, tout en assurant un fichier de sortie plus léger, et donc plus adapté à l’écoute nomade – le format mp3 étant le plus connu de tous.

En concert ou pour un enregistrement, on peut l’appliquer « pour éviter les saturations dues à un volume trop fort » expliquent les chercheurs. En studio, il peut aussi être utilisé pour « colorer » un instrument. Exemple : si un saxophone cache la voix du chanteur, on préfèrera tout mettre au même niveau. Ce qui, à l’écoute, rend le morceau plus lisse. « En disco par exemple » ajoute Luc Robène, « on s’arrangeait pour que la grosse caisse apparaisse – et apparaisse seulement – de manière plus prononcée grâce à la compression. » Pour les deux chercheurs, c’est comme lorsque l’on regarde un film à la télévision : parfois, la publicité semble plus forte que le film en lui-même. En musique, c’est pareil. Le compresseur (ou DRC pour Dynamic Range Compression) est « un outil permettant de contrôler la dynamique d’un signal. » Cette dynamique, c’est l’écart entre le niveau le plus fort d’un signal et son niveau le plus faible.

Représentation graphique d'un signal sonore

Représentation graphique d’un signal sonore

Luc Robène et Solveig Serre expliquent que le compresseur sert à réduire les écarts de volume, en « écrasant » (donc en compressant) le signal situé au-dessus d’une certaine valeur. C’est le threshold. « Après tout ça, on pourra remonter le gain sans saturer » ajoutent-t-ils. L’instrument semblera donc plus fort dans un mix.

Attention, la compression ne doit pas être confondue avec le mastering : ce dernier est une étape obligatoire avant la sortie d’un titre. Il permet de remettre tous les morceaux au même niveau. « Si vous faites une compil punk par exemple » éclaire Solveig, « vous aurez des démos différentes plus ou moins pourries. Il n’y aura aucune homogénéité du son sans ce mastering. »

Résultat, la « loudness war » (la course au volume) est née, et aucun musicien ne veut sonner moins fort que les autres. Un phénomène qui semble arriver à son terme : trop de son tue le son, abîmant au passage nos oreilles. Les spécialistes de l’audition commencent à s’en inquiéter, et n’hésitent pas à monter au créneau à ce sujet. À titre d’exemple, la création de Turn me Up !, une journée annuelle de la compression pour sensibiliser à cette question. Et tenter de l’expliquer.

Propos recueillis par Angèle Chatelier