« Tu joues plutôt bien pour une fille » ou quand la musique a un sexe

Publié le 31 août 2017 à 16:10
Angèle Chatelier Par Angèle Chatelier
Journaliste

La musique a-t-elle un sexe ? Être une artiste féminine n’est-il pas devenu un genre en soi ? Doit-on continuer à ouvrir des festivals et soirées à des artistes exclusivement féminines ? C’était le sujet d’une conférence organisée par Trax Magazine et le festival Les Femmes s’en Mêlent mercredi 29 août 2017 à Paris.

The Slits

Apprendre en 2016 que 100% des femmes avaient déjà été harcelées dans leur vie était déjà un constat terrifiant. Lire dans le numéro d’été du magazine Trax que 82,3% des artistes programmés sur quinze festivals étaient des hommes… l’est tout autant. Puis, les remarques sexistes chez les artistes féminines ne datent – malheureusement – pas d’hier. « Tu joues bien pour une fille », « tu as besoin d’aide pour brancher tes câbles ? ». La question mérite donc de se poser : la musique a-t-elle un sexe ? Trax Mag et le festival les Femmes s’en Mêlent ont réfléchi à ce sujet lors d’une conférence organisée mercredi 29 août 2017 à Paris.

« Tu joues plutôt bien pour une fille »

Lorsque l’on tape « DJ Piu Piu » sur Google, le constat est flagrant. En haut des recherches, la multinationale propose de visionner les pages de dizaines autres DJs… tous des hommes. Pourtant Piu Piu – de son vrai nom Giulietta Canzani Mora – est une DJ reconnue dans le milieu. Les remarques sexistes, elles en reçoit quotidiennement : « j’ai souvent eu droit à la phrase ‘tu joues plutôt bien pour une fille. On m’a souvent prise pour la copine d’un autre DJ, aussi. Pas comme une artiste à part entière qui joue à la même soirée qu’eux », raconte-t-elle lors de la conférence. Invitée à jouer lors d’un festival techno, il lui arrive même quelque chose de marquant qu’elle raconte. Lorsqu’elle commence à installer son matériel sur scène, des techniciens lui ont instinctivement proposé de l’aide. Aimable, certes, « mais ils ne l’ont pas fait pour les DJ hommes… ».

Piu Piu

« On ne fait pas confiance à mon talent parce que je suis une femme, accuse-t-elle, et que c’est moins convenu dans le milieu qu’une femme puisse être DJ. Ils pensent que je ne peux pas y arriver toute seule. » Dans un article de Slate datant de 2016, Lydie*, une régisseuse, a le même constat : « Les mentalités changent peu à peu, car de plus en plus de femmes travaillent dans ce milieu, mais certains continuent d’avoir une vision macho et « à l’ancienne ». Ils pensent que pousser des caisses, tirer des câbles et conduire un camion n’est pas un métier pour femme. » C’est ce que Piu Piu appelle « de la bienveillance mainstream » en riant jaune.

De ce fait, depuis plusieurs années, fleurissent les événements centrés autour d’artistes féminines. C’est le cas du festival Les Femmes S’en Mêlent qui met un point d’honneur depuis 1997 à ne programmer que des femmes. « Mais on ne les programme pas uniquement parce que ce sont des femmes », note Stéphane Amiel, son directeur et créateur. « Nous bookons un ‘package’, elles ont une histoire, une personnalité. C’est ce qu’on aime. » Vivement critiqué, le festival Les Femmes S’en Mêlent – qualifié de « ghetto à femmes », notamment – a au moins le mérite de soutenir la scène féminine indépendante. « Ma façon de militer se traduit par mes choix artistiques », soulignait Stéphane Amiel à OÜI FM à l’aube de la vingtième édition. Ajoutant : « Je soutiens la scène musical féminine et libre. » Parmi elles, Cléa Vincent. L’artiste de pop française, soutien indéfectible du festival dont elle a participé plusieurs fois, était présente à la conférence. « Nous ne voulons pas que l’on s’intéresse à nous parce que nous sommes des femmes… mais on veut intéresser quand même », soutient-elle. Résultat, pour elle, l’artiste féminine est devenu un genre musical… en soi. 

« Ado, je n’avais aucun modèle »

Journaliste et féministe, Natstasia Hadjadji explore les intersections entre musique et politiques de l’identité avec le projet qu’elle a co-fondé, Music Herstory. Pour elle, les femmes sont cantonnées à « leur genre » de femme. Il est plus convenu qu’une femme soit chanteuse dans un groupe, par exemple. Que sa voix soit douce et sensible. Toutes les dernières artistes de pop françaises (Fishbach, Juliette Armanet, Blondino…) font de la pop féminine. Point. Pire… elles ne sont que chanteuses, pas compositrices, ni multi-instrumentistes.

Un constat que fait aussi Rosa Reitsamer (professeure assistante en sociologie à l’université de Musique et des Arts de la scène à Vienne) interviewée pour Trax Magazine : « Dans l’histoire de la musique, les femmes ont eu plutôt tendance à devenir chanteuses. Depuis les années 1990 dans le milieu rock, on observe qu’il est devenu plus facile pour une femme de jouer d’un instrument mais des préjugés demeurent ». À ce sujet, une personne du public de la conférence réagit spontanément : « Comment expliquer qu’il n’y ait pas plus d’artistes féminines ? Elles ne sont pas plus bêtes et moins sensibles à ça que les hommes ! », s’insurge-t-elle. L’explication est simple pour Natstasia Hadjadji : nous n’avons eu aucun modèle. « Quand j’étais ado, raconte-t-elle, j’adorais le rock. Je n’écoutais que du rock. Et tous les artistes que j’écoutais, que je voyais… étaient des hommes. Ça n’aide pas à se sentir légitime en tant que femme une fois que l’on a grandi. » Julia Eckhardt, musicienne, expose le même avis dans Trax : « les femmes hésitent à se lancer et sont plus préoccupées par le fait de se tromper. Alors que l’art, c’est justement une histoire d’erreurs ! »

En février 2016, Christine and the Queens accusait dans des tweets l’idée que les journalistes attribuent toujours ses clips aux hommes avec qui elle collabore :

Peu de temps avant elle, Bethany Cosentino, leadeuse du groupe Best Coast s’indignait de la même manière. Elle racontait qu’un fan avait commenté une vidéo en notant à quel point elle avait l’air sexy. Il déplorait aussi qu’elle souriait peu. « Ce commentaire m’a mise profondément mal à l’aise. L’auteur de cette critique sexualise ma présence sur scène en révélant comment il pensait qu’une femme ‘sexy’ doit se comporter. »

La DJ Piu Piu remarque aussi qu’une femme qui ne correspond à aux stéréotypes de beauté standard a nettement moins de chances – encore – d’être programmée. Mais être très belle peut être tout aussi handicapant. « Si tu es très belle, on va penser que tu es trop bête pour pouvoir écrire tes propres chansons… L’un ne va pas avec l’autre », souligne Cléa Vincent, prenant en exemple son amie et artiste Clara Luciani (auteure-compositrice et interprète, faut-il le rappeler !)

La solution se trouve-t-elle donc dans les évènements où l’on ne programme que des femmes ? Doit-on parler de « discrimination positive » ?

Mettre en avant les femmes en les programmant

En juillet dernier, l’évènement fait débat : le festival Nyansapo, qui se définit comme étant « afroféministe militant » créé la polémique en proposant des espaces non-mixtes. (l’évènement devait se séparer en quatre espaces : un « non-mixte femmes noires », un « non-mixte personnes noires », un « non-mixte femmes racisées » et un dernier « ouvert à tous »). Il n’en fallait pas plus pour créer une polémique, d’abord née du Front National.

Pour la journaliste Natstasia Hadjadji, il est indispensable de discuter des combats avec des gens qui vivent les mêmes difficultés. « Nous ne pouvons pas toujours avoir une démarche pédagogique, nous devons avancer… », se justifie-t-elle. Dans le public, une femme réagit. Selon elle, ce sont les seuls moments où elle se sent elle-même et où elle peut parler de ce qu’elle ressent. Les espaces non-mixtes transitoires sont, selon elle, un véritable moyen d’émancipation.

Ne programmer que des artistes féminines à un festival ouvert à tous est surtout un moyen de les mettre en avant, pour Stéphane Amiel du festival Les Femmes s’en Mêlent. Et il ne faut pas l’oublier : « Depuis une dizaine d’années, il y a beaucoup de musiciennes et chanteuses alors qu’à l’époque, il n’y avait que quelques figures et il fallait trouver les autres », notait-il en février dernier dans Libération. Aujourd’hui, les artistes féminines sont de plus en plus mises en avant – ou osent-elles plus le faire ? À Marcoussis, le festival Elfondurock joue lui aussi sur le même credo.

Stéphane Amiel a tout de même un petit pincement au cœur. S’il tient à son festival, il prévoyait de l’arrêter assez rapidement : « Je pensais l’arrêter au bout de dix ans », avoue-t-il, se demandant « à quoi ça sert » de ne programmer que des filles. Mais si l’on en croit les chiffres du nombre de femmes programmées dans les festivals en France, visiblement… ça sert à quelque chose.

« Pourquoi la techno est-elle si sexiste ? » est un sujet disponible dans le numéro d’été spécial Sexe de Trax Magazine, à retrouver en kiosque ou sur leur site web. 

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