Règle n°1 : on ne parle pas de Jack White

Publié le 17 février 2015 à 16:39
Matthias Haghcheno Par Matthias Haghcheno
Rédacteur

Jack White - LazarettoUne sombre affaire de trahison, de rider et de bananes.

Début février, Jack White s’est rendu au McCasland Field House de l’Université de l’Oklahoma dans le cadre de sa tournée pour Lazaretto, son dernier album. En amont de sa visite, son manager a transmis à l’organisation ce qu’on appelle dans le milieu un rider, un document hautement confidentiel incluant la fiche technique du concert, mais aussi toutes sortes de demandes plus ou moins farfelues selon l’artiste.

Seulement voilà : quelques jours avant son concert prévu le 2 février, le journal étudiant de l’Université a diffusé un rider comportant des doléances tantôt curieuses, tantôt carrément ridicules. Parmi celles-ci, la mention d’un « No Banana Tour » (aucune banane n’était tolérée dans l’ensemble du bâtiment qui accueillait White et son équipe), un steak parfaitement cuit préparé juste avant la fin du show, et surtout une recette de guacamole à respecter à la lettre, toujours d’après le document récupéré par les étudiants.

Excédé par dix jours de battage médiatique d’une ampleur assez extraordinaire, Jack White a décidé d’adresser une lettre ouverte aux journalistes qui, selon lui, auraient un peu trop couvert l’incident. La lettre est disponible en anglais sur le blog de son label Third Man Records, et traduite ici-même :

« chers journalistes, chères personnes en manque de diva,

même si aujourd’hui encore, la durée de vie d’un article sur le web est assez faible, c’est juste incroyable que vous écriviez ENCORE à ce sujet :

http://www.npr.org/blogs/thesalt/2015/02/15/386409331/for-musician-jack-white-any-old-guacamole-just-wont-do

classe.

la règle d’or des nouveaux journalistes : ne surtout pas laisser les faits entraver la course aux clics. au risque d’encourager encore plus tout ce brouhaha (et Dieu sait que j’ai tendu l’autre joue plus d’une fois) et même si notre manager a déjà écrit une lettre à ce sujet pour clarifier tout ça, et vu que c’est la seule chose dont on ait envie de me parler en ce moment, voilà la vraie histoire, en espérant que cela fasse définitivement la lumière sur ce non-sens absolu et qu’on puisse continuer à vivre (ou faire ce que vous voulez).
premièrement, même si ça ne vous regarde absolument pas, je n’ai aucune demande spécifique dans ma loge. je pourrais demander des tas de choses mais je ne demande RIEN. je prends ce dont j’ai besoin, et rien de plus. rien de tout ce qui est écrit sur ce rider n’est pour le groupe ou le reste de l’équipe. cette « recette de guacamole » n’est qu’une vaste blague de mes managers pour les chargés de promotion de la salle. c’est sa recette, pas la mienne. c’est juste une façon de casser la routine, pour voir qui prépare le meilleur. chose que je ne sais même pas vu que personne ne l’a jamais fait. je suis trop mauvais cuisinier pour prétendre avoir une quelconque « recette ». désolé, mais je n’ai pas ce talent.

en ce qui concerne les bananes : vous êtes-vous posés la question de savoir si quelqu’un du staff était potentiellement allergique ? non ? hm. peut-être qu’un jour, un journaliste un peu fou se renseignera sur ce qu’est vraiment un rider, parce qu’il ne sera jamais partie en tournée auparavant. oh, et à propos du premier amendement : je crois en la liberté de la presse (même si y chercher un semblant de vérité requiert un microscope) ainsi qu’en la liberté d’expression (il n’y qu’à constater les fautes dans cette lettre pour s’assurer de mon honnêteté à ce sujet), et je continue de défendre le droit à l’information pour tous. mais jamais, en 20 ans de carrière, je n’ai vu d’informations sensibles sur mes concerts être diffusées comme ça.

et savez-vous pourquoi on ne veut pas ? car on ne veut pas d’une centaine d’articles sur les bananes et le guacamole ; voilà pourquoi. les gens ne peuvent pas savoir ce qu’est un rider ou ce que sont les termes dans un contrat. et on ne peut pas leur en vouloir. les gens qui écrivent à ce sujet, eux le savent. les lecteurs VEULENT croire qu’il s’agit d’une liste de demandes de diva, et que l’artiste ne jouera pas une seule note si elle n’est pas respectée.

alors qu’il ne s’agit que de quoi manger et boire pour la centaine de musiciens, membres de staff et invités qui s’enferment dans un bunker pendant 15h. certains ramènent leurs salons entiers, d’autres veulent du choix. on s’en fout non ? si vous voulez qu’on pique une colère noire parce qu’on n’a pas de M&M’s marrons, désolés de vous décevoir.

quelqu’un a dit que je ne viendrai plus jamais jouer dans l’oklahoma ? faux. j’adore l’oklahoma, c’est pour ça que j’ai joué là-bas plutôt qu’à chicago ou atlanta, qui m’avaient proposé quatre fois ce prix. demandez à Tulsa. j’ai dû y aller au moins trois fois sur les deux tournées qui ont suivi mes albums. j’aime être là-bas. est-ce que notre manager a prévenu l’université que dorénavant, les artistes seraient réticents à venir ? bien sûr. ce genre d’articles est très mal vu par le milieu. bien sûr qu’ils ont été mis au courant.
est-ce que je suis en colère contre les étudiants ? pas du tout. est-ce que je suis déçu par les apprentis journalistes de l’université ? clairement. mais je leur pardonne, car ils sont jeunes et ont appris une leçon sur la vérité et l’éthique, en tout cas je l’espère. ils n’ont qu’à rechercher sur google pour constater que ça n’en valait pas la peine. enquêtez sur de vrais problèmes la prochaine fois. essayez de dire vrai, et pas de courir après les fausses rumeurs. me suis-je énervé contre mon public pendant le show ? non. désolé c’est juste faux. oui, j’ai fait des blagues sur le journal qui a publié l’article, et alors ? ils sont libres de dire ce qu’ils veulent, et pas moi ? à mon propre concert ? très bien. j’imagine que les règles ne sont pas les mêmes pour tout le monde. le public a été super et on a joué plus de deux heures. on aurait demandé aux gens de supprimer photos et vidéos ? je ne suis pas au courant, mais il a dû y avoir un problème entre ce que le public avait le droit de faire, et les conditions de travail sur lesquelles nous nous étions mis d’accord avec l’université ; mais par exemple, si l’employé d’une salle dans laquelle nous jouerions, commençait à prendre des photos de nous et de notre matériel, il se ferait sûrement virer par le tourneur ou la salle elle-même. désolé pour le paparazzi en herbe. t’es envoyé spécial pour tmz, ou tu penses pouvoir nous laisser travailler en paix pour qu’on puisse offrir un concert aux étudiants ? lâche-nous un peu.

j’imagine que ça doit être amusant pour tout le monde, d’essayer de me faire passer pour un connard, mais dans ce cas précis, c’est carrément ridicule, et ça n’a surtout rien à voir avec moi. le lien que j’ai pu créer avec les fans lors du show, et la façon avec laquelle nous nous sommes élevés au-dessus de tout ça grâce à la musique sont restés intacts, et je le referais avec grand plaisir.

je crois que c’est tout. je peux retourner faire de la musique maintenant ?

jack white »

-Via-