[Nouvelle Scène] « Vous faites de l’art, pas que du marketing ! »

Publié le 10 janvier 2017 à 14:42

La musique émoustille, captive, se consomme et assomme, parfois. Elle est complexe. En perpétuelle mutation et pas toujours facile à suivre. Tous les mois, OÜI FM propose de mettre en lumière un travailleur indépendant. Un artisan de la musique. Celui ou celle qui se cache derrière les artistes, les disques et certains labels. Ils sont producteurs, tourneurs, managers, attachés de presse ou chefs de projet. Parfois tout à la fois. Ils sont les Productions Indépendantes.

Ce mois-ci, avec Emily Gonneau à travers son livre L’Artiste, le Numérique et la Musique, nous tenterons de voir comment bien utiliser les outils du Web.

Emily Gonneau, par Ally Pitypang

Elle n’a qu’un mot d’ordre : soyez vous-mêmes. « Ce doit être mon origine britannique » plaisante-t-elle, d’emblée. Le parcours d’Emily Gonneau est chargé. Après un premier poste au siège Europe Continental d’EMI – ancienne major rachetée en grande partie par Universal en 2012 – à Londres, c’est à Capitol France qu’elle a « appris à sortir des disques », en tant que chef de projet. Elle a ensuite décidé de monter son agence de management d’artistes et d’édition musicale, Unicum Music puis, quatre ans plus tard, de co-fonder une agence de communication digitale (et organisme de formation) Nüagency. Celle qui donne aussi des cours dans différentes écoles et universités a remarqué une chose, cette question récurrente de la part de ses élèves : comment on fait ? « Est-ce que je dois faire un site ou non, est-ce que si j’ai une page Facebook, ça suffit ? Toutes ces questions révélaient un gros besoin. » souligne l’enseignante. Elle tente d’y répondre dans son livre l’Artiste, le Numérique et la Musique (éditions Irma) paru en février 2016.

Rester singulier

Pour elle, le numérique est une opportunité. Il faut savoir la saisir et ne pas perdre son temps. « Trop d’artistes passent leur vie à alimenter leurs réseaux sociaux, ça leur prend un temps fou » se désole-t-elle. Perdre du temps dans les abimes du Web, c’est créer moins. « Vous faites avant tout de l’art, pas du marketing ! » soutient-elle. Les artistes « doivent comprendre qu’ils ne font pas juste des produits qu’ils vont commercialiser ».  La première étape est donc de créer, puis saisir « la singularité de son univers ». Le mot d’ordre ? Reprendre confiance en soi en tant qu’artiste. Le numérique est une passerelle. Elle insiste. Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin de vendre « des caisses et des caisses » d’albums : il faut trouver une communauté très fidèle, et c’est elle qui fera, d’elle-même, la promotion du groupe, sans nécessairement que ce soit son but.

La question, ensuite, est d’expliquer comment utiliser Internet. Un défi pour Emily Gonneau tant le domaine change de jours en jours.

Nouvelles donnes, nouvelles réformes

Tom Anderson, le fondateur du réseau social MySpace

La franco-britannique nous le rappelle : pour promouvoir sa musique sur Internet au début, il n’y avait que MySpace, Skyblog et les E-Cards. Dérisoire comparé aux moyens d’aujourd’hui. Dans son livre, elle tente d’apporter une réflexion autour des usages des réseaux sociaux et du domaine numérique. Dans quelques mois, il faudra le réactualiser. Le streaming et l’émergence des applications de tchat – comme WhatsApp ou Messenger – oblige. « Cela promet de bouleverser encore plus la manière dont on touche les fans » souligne-t-elle. Pourquoi ces applications ? Car dans quelques mois, la publicité y sera autorisée. Nous recevrons directement sur notre téléphone personnel des informations. Une aubaine pour l’industrie musicale.

La nouveauté est également dans le crowdfunding, l’idée que tout le monde peut donner de l’argent à un projet, sur des sites dédiés. Un mécanisme beaucoup utilisé pour les artistes émergents : « Si moi demain je prends ma guitare et que je veux enregistrer un album, je suis capable de ramener du monde » raconte Mathieu Maire du Poset, directeur générale d’Ulule, l’un des plus gros sites français de financement participatif. L’entreprise, elle – qui touche environ 8% par projet abouti – se donne le droit de voir si la somme demandée est honnête. « Moi et ma guitare, nous ne sommes pas forcément capable de réunir 100 000 euros » avoue-t-il. L’artiste doit donc amoindrir ses ambitions.

Le crowdfunding permet aussi de contourner les schémas classiques de vente de disques. Antoine Zebra a décidé en 2016 de produire son album Plaisirs & Dissidences exclusivement sur Ulule. Pas de mise en place en magasin, ni de sites de streaming. Sur cette plate-forme, les participants parient sur la qualité de l’album, et le recevront chez eux à la date indiquée. Il en a produit 300, pour autant d’acheteurs. « C’est plus intéressant d’aller directement du producteur au consommateur » confie-t-il à OÜI FM.

Assumer son projet

Emily Gonneau, elle, a plusieurs conseils à donner. « On ne façonne pas sa musique en fonction d’un public potentiel, ou des médias dans lequel il serait diffusé » explique-t-elle. Elle ajoute : « C’est comme si on pouvait prévoir ce que les gens vont aimer ». Selon l’entrepreneure, il faut aussi apprendre à bien parler de son projet. La musique peut se comparer au parfum : « On ne peut pas décrire l’effet d’une musique d’une manière universelle. C’est comme le parfum » compare-t-elle. « C’est une expérience. Il faut donner envie d’au moins essayer et la découvrir par soi-même. » Enfin, il faut « observer », et se renseigner. Être au courant des dernières nouveautés du web, et des ressources disponibles aide beaucoup aussi, souligne-t-elle.

Emily Gonneau est sur le point de lancer son propre label. Une sorte de retour aux sources afin de travailler avec ses artistes… de manière unique et singulière.

Angèle Chatelier

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