[Nouvelle Scène] « On ne peut plus envoyer des maquettes crado à des labels »

Publié le 15 novembre 2016 à 16:28
Angèle Chatelier Par Angèle Chatelier
Journaliste

La musique émoustille, captive, se consomme et assomme, parfois. Elle est complexe. En perpétuelle mutation et pas toujours facile à suivre. Tous les mois, OÜI FM propose de mettre en lumière un travailleur indépendant. Un artisan de la musique. Celui ou celle qui se cache derrière les artistes, les disques et certains labels. Ils sont producteurs, tourneurs, managers, attachés de presse ou chefs de projet. Parfois tout à la fois. Ils sont les Productions Indépendantes.

Ce mois-ci, avec Tanguy You Agency nous tenterons de comprendre ce qui a changé dans la promotion des artistes indépendants.

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Tanguy Aubrée – © Carolina Arantes Photography 

Il en est sûr : nous sommes au début de quelque chose. Tanguy Aubrée, la voix posée et le regard malicieux, est attaché de presse. En quinze ans de métier, il a vu le tournant numérique qu’a pris la promotion d’artistes. Salarié dès 2003 de l’un des plus gros labels indépendants français, Wagram Music, Tanguy l’affirme : à l’époque, il était « en plein dedans ». C’est à dire aux prémices de la digitalisation de la musique, donc de la promotion web. Aujourd’hui, il a créé sa propre boîte, Tanguy You Agency où il propose ses services d’attaché de presse…. et tout le reste.

Tanguy, diplômé d’une école de communication, se distingue d’un commercial : lui ne vend pas l’album, il doit faire adhérer à un projet musical. La vente, c’est le rôle des labels, et des producteurs (souvent internes au label, mais pas toujours) qui sont – en gros – ceux qui produisent les biens économiques pour cet album. Aujourd’hui, son travail a changé :  il doit prendre en compte la promotion web. « Ce qui marche beaucoup désormais, c’est de donner la primeur de diffusion d’un clip à un site, ou dévoiler un nom et une pochette de disque furtivement  » explique-t-il. Réseaux sociaux obligent. Tanguy est donc à la fois attaché de presse et aussi community manager. Son rôle, aider les artistes à faire leur promotion tous seuls sur le net. Là où il y a dix ans, la promo dans les médias traditionnels suffisait pour un artiste, il doit aujourd’hui prendre du temps pour faire des « stories » ou lives inédits sur Snapchat, tenir informer son public sur sa page Facebook, proposer ses playlists sur Deezer ou Spotify et alimenter constamment son compte Twitter. Bref, beaucoup de temps de présence, et de contenu. D’autant que Tanguy est clair. Il travaille pour les groupes émergents qui ont besoin de se créer une réelle communauté.

Le graal

ouifm-tanguy-disque« Mon job, c’est de leur faire passer une étape » explique Tanguy. « D’abord consolider leur groupe en région, puis les aider à avoir une stratégie au national ». Après avoir passé plusieurs années à Paris, puis à l’étranger, Tanguy a voulu souffler et s’installer à Nantes. Il y a découvert une scène riche et populaire. Il aime être une passerelle pour ces artistes entre leur scène régionale… et Paris. Même si parfois, le local suffit : « un groupe qui tourne bien dans sa région, qui a son public et qui vend beaucoup de disques là-bas, il faut se demander si cela a un sens de vouloir chercher la distribution nationale ». Il sous-entend par là : faut-il à tout prix qu’un disque soit vendu dans tout l’Hexagone ? La distribution physique pour les artistes est un véritable casse-tête.

Pour deux raisons. La première, le réseau : trouver le label qui produira ce disque dans les bacs. La seconde, le « nivellement par la qualité » qui s’est installé ces dernières années. Impossible aujourd’hui de balancer une maquette « crado » à un label, enregistré dans son garage. « Ils reçoivent des milliers de propositions de très grande qualité, et très bien produites » raconte-t-il. Il faut donc bien s’entourer pour se faire remarquer. Tout récemment, Tanguy s’est donc mis au management.

(Yalta Club, artiste dont Tanguy est attaché de presse)

Intermittence, et autres réjouissances

« L’intérêt pour un artiste, c’est de se faire connaitre pour pouvoir vivre de sa musique ». convient Tanguy. Il peut le faire de deux manières : par le live et par la sortie d’un disque. Les concerts permettent de rentrer dans le système de rémunération français pour les artistes et techniciens du spectacle, l’intermittence. Pour espérer décrocher ce précieux sésame, un artiste doit travailler 507 heures sur douze mois. Sa rémunération se basera ensuite sur ses factures, ses anciennes prestations, et son chômage (car oui, être intermittent, c’est être géré par Pôle Emploi). La sortie d’un disque, elle, lui assurera un revenu sur les ventes. Mais… encore faut-il réussir à être distribué. Casse-tête numéro 2, voire « mission impossible » selon Tanguy. Qui dit sortie d’un disque, dit réseau de distribution, dit… connaissances de gens du milieu et financement pour trouver un label qui le produira. Alors les artistes commencent par vendre eux-même les disques à la fin de leurs concerts. On parle de « direct to fans ». Les artistes vendent eux-mêmes leurs disques ou leur merchandising, voire leurs places de concerts sur leur propre site internet. Le but, « toucher des marges bien plus importantes que s’ils passaient par des distributeurs ». Tanguy, lui, est rémunéré par les artistes, ou les structures d’accompagnement (de type Scènes de Musiques Actuelles – SMAC) en tant qu’intervenant, ou les labels. Il fait parti d’un budget global. Tanguy, et les artistes qui utilisent le « direct to fans » sont donc indépendants. Presque artisans.

Indé VS Indé

A sa lecture, le titre d’un article du site Gonzai pique : « Le Prix des Indés, médaille d’or du foutage de gueule ». Le Prix des Indés, organisé par la SPPF (qui réparti les droits des producteurs, entre autres) en octobre 2016, avait pour but de récompenser les artistes et les labels indépendants. Radio Elvis, Jeanne Added, Jul et même Jack Lang y étaient présents. Du beau monde. Mais Gonzai tique : « on se dit gentiment que tout ça [le Prix des Indés] a l’air aussi rebelle qu’une vieille rombière à la Manif pour Tous ».

Et pour cause. Les labels indépendants sont-ils aussi libres et contestataires que la définition même du terme le laisserait penser ? Des labels sont dits « indépendants » quand ils n’appartiennent pas aux trois grosses majors : Sony, Universal et Warner (qui représentent plus de 70 % du chiffre d’affaires sur le marché musical mondial). « J’ai conscience que quelques très gros labels indépendants ont compris le système pour bénéficier de subventions et pour trouver des financements » avoue de son coté Tanguy. « On les trouve plus facilement en magasin par exemple. Ils ont un stock de disque important qui leur permet de prendre les places aux côtés des majors, là où les petits labels et artistes très indés sont quasiment inexistants. » Ajoutant : « Ces labels sont indépendants car ils n’appartiennent pas à de gros groupes financiers, mais ce sont de grosses puissances financières ». Tout est dit. Il faut donc distinguer les labels indépendants et les productions indépendantes. Tanguy lui, se considère comme un artisan car il travaille avec des artistes qui partent de zéro, qui se financent, puis se produisent.

Les labels aujourd’hui, sont surtout là « pour porter au plus haut les artistes ». Les emmener encore plus loin. Tanguy et les autres comme lui sont, ainsi, au commencement de leur histoire musicale.

Angèle Chatelier